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- Art & création -

Yves Michaud

L'art dans tous ses états

Penseur transdisciplinaire, philosophe féru d’art et de science, YVES MICHAUD a notamment dirigé l’école des Beaux-Arts de Paris et animé l’émission « Esprit Libre » sur France Culture. Comment l’auteur du visionnaire « L’art à l’état gazeux »* envisage-t-il l’avenir de l’art ?

Vous êtes un esprit libre. Vous aimez mélanger les genres et entretenez avec l’innovation des relations intimes. Chez vous, elle n’est pas une posture mais une seconde nature ?
En effet, j’ai toujours eu la volonté d’innover, partout où je suis passé : à l’école des Beaux-Arts, à l’Université de tous les savoirs et plus généralement, à travers la réflexion intellectuelle. Cela m’a d’ailleurs souvent posé des problèmes ! Car quand on innove trop tôt, on tombe un peu à plat. Mes livres sont des « long sellers » : ils ne rencontrent pas forcément leurs publics à leurs sorties, et au fil des années, certains deviennent des ouvrages de référence !

Justement, dans le très précurseur L’art à l’état gazeux* paru en 2003, vous écrivez :  « L’ère contemporaine est celle d’un paradoxe : tandis que triomphe l’esthétique jusque dans les objets les plus quotidiens, le monde de l’art se détourne des œuvres pour proposer des démarches, des installations, des performances. » Où en êtes-vous de ce constat ?
Il est plus que jamais d’actualité. La technologie aidant, nous avons même franchi des pas supplémentaires. Ce que je désignais par « état gazeux » étaient les dispositifs d’immersion. Non seulement ils continuent de se développer, mais ils touchent de nombreux domaines : l’hôtellerie, la gastronomie, le luxe, le commerce, le tourisme… Même les chefs d’œuvres des  musées sont désormais présentés dans un contexte événementiel.

Comme à « L’Atelier des Lumières »**, où l’on redécouvre les tableaux de Gustave Klimt ou de Vincent Van Gogh selon un processus d’immersion ?
Absolument, pour moi, cette expérience d’enveloppement dans le plaisir est l’abou-tissement du processus de vaporisation de l’art, qui répond au diagnostic d’hédonisme de notre époque. Et cela fonctionne ! Il est frappant de constater le caractère très populaire du public qui se rend en famille à l’Atelier des Lumières**. En matière de démocratisation de la transmission et de compréhension des œuvres, c’est plutôt efficace.

Toujours dans L’art à l’état gazeux*, vous disiez : « nous sommes allés tellement loin que nous avons tout exploré » et « la véritable audace dans l’art aujourd’hui, c’est de passer à d’autres formes ». L’art peut-il encore innover ?
En tant que historien d’art, je constate que le renouvellement formel s’est produit à toutes époques. Au 18e siècle, alors que l’art ronronnait quelques peu sous le pinceau des artistes « rococo », qui aurait pu imaginer qu’éclateraient le mouvement néoclassique, l’impressionnisme et tout l’art du 20e siècle ? Aujourd’hui, on assiste au renouveau passionnant de la céramique et du verre, jusqu’ici considérés comme des disciplines mineures. Le design est devenu un territoire d’exploration majeur de la création artistique. La musique électro-acoustique ne cesse d’évoluer depuis sa naissance dans les années soixante-dix, où elle intégrait déjà la dimension multimédia : son, lumière, rythme, corporel… Et puis des artistes très innovants continuent d’émerger, comme Tino Sehgal, qui expose dans les musées son art chorégraphique plein de sensibilité. En tant que philosophe qui analyse tous ces phénomènes, je suis donc très optimiste !

Quel avenir voyez-vous dans les démarches transdisciplinaires, impliquant la science par exemple ?
J’ai été l’un des premiers à m’intéresser à l’art biotech et à ses hybridations avec la science. Mais bien que certains artistes aient été vraiment visionnaires, comme l’australien Stelarc – qui imaginait des prothèses et expérimentait la réalité augmentée – les vrais chefs d’œuvres sortis de ces inventions ont été réalisés dans le domaine médical. La science, plus que l’art, a profité de ces associations.

À partir de quel moment peut-on considérer une production comme une œuvre ? L’art se décrète-t-il ? Ou exige-t-il une démarche particulière ?
C’est tout le sujet sur lequel je travaille en ce moment, à travers la suite de L’art à l’état gazeux. Je dirais qu’il y a « art » quand cela déclenche une émotion esthétique. Et l’émotion esthétique nous emmène bien au-delà de l’art dans sa codification traditionnelle : sculpture, peinture, musique…  Elle implique un plaisir visuel et immersif qui nous permet de décrocher du quotidien, de suspendre notre attention, de nous mettre sur « pause ». Une disponibilité d’esprit qu’il est précieux de développer, à une époque où nous sommes constamment dans l’immédiateté, connectés à des dispositifs technologiques.

En plus de provoquer une émotion, l’art doit-il continuer de nous faire réfléchir et anticiper les changements humains, sociétaux ?
Nous vivons une ère où la vocation visionnaire de l’artiste est moins affirmée. En 1918, lorsque le dadaïste Raoul Hausmann réalisait « Holzkopf 1918 », sa tête de mannequin de chapellerie en bois, greffée d’un décimètre et d’antennes, elle préfigurait de manière stupéfiante les adolescents archi-connectés d’aujourd’hui. Actuellement, l’innovation est beaucoup du côté d’Apple, d’Elon Musk et des transhumanistes… mais l’art n’a pas fini de nous surprendre !

*Éditions Stock
* *L’Atelier des Lumières - 38 Rue Saint-Maur – 75011 Paris

Propos recueillis par Michèle Wouters

 
 

Images

Œuvre de Pipaluk Lake
Reticulate – 2009
87 x 50 x 52 cm en verre, fer, papier et émail.
© P. Lake.

L’Atelier des Lumières

Œuvre de Clémence Van Lunen
Série des succulentes n° 15 – 2017
53 x 27 x 43 cm. Brique et grès émaillés.
© Ph. Marsan.

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