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- Interview -

Xavier Pavie

« Il est URGENT de penser l’INNOVATION »

 
 

Nanotechnologies, transhumanisme, intelligence artificielle, internet… l’innovation se propage et nous dépasse avant même que nous ayons eu le temps d’en évaluer les conséquences. Auteur de « L’innovation à l’épreuve de la philosophie »*, XAVIER PAVIE nous invite à PENSER L'INNOVATION en amont, afin de garder la maîtrise de nos progrès et de prendre nos responsabilités  sur les changements qu’ils engagent.

Certaines innovations vous paraissent-elles à surveiller de près, aujourd’hui ?
Les innovations qui doivent attirer notre vigilance aujourd’hui concernent le transhumanisme, qui promeut l’utilisation de découvertes scientifiques pour améliorer nos performances humaines, ou les nanotechnologies qui sont de plus en plus présentes dans les produits de grande consommation, comme certains vêtements ou crèmes solaires. Il en est de même pour l’intelligence artificielle, dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences et que pourtant, nous continuons de développer à grande vitesse. D’autres innovations, telles que les plateformes de réseaux sociaux, paraissent plus inoffensives de prime abord, mais doivent nous tenir en alerte par les effets secondaires qu’elles peuvent engendrer, comme la constitution de bases de données sur les individus. En réalité, toute innovation est potentiellement dangereuse, si on ne la pense pas au préalable, de manière rigoureuse et globale. Je ne dis pas qu’il ne faut pas inventer, bien au contraire, je suis professeur d’innovation ! Je dis qu’il est fondamental que les inventeurs soient formés aux questions philosophiques pour pouvoir interroger leurs innovations de manière responsable et éviter qu’elles ne leur échappent. Comme le dit un proverbe anglais, « quand le génie est sorti de la bouteille, on ne peut plus l’y remettre ». Si bien qu’il faut avoir conscience que lorsque nous développons de l’intelligence artificielle ou des nanotechnologies, leurs usages peuvent rapidement dépasser leurs inventeurs !

Faut-il former les esprits à la philosophie dès le plus jeune âge ?
Dans les classes de maternelle, les enseignants pratiquent beaucoup le questionnement, qui est une démarche philosophique. Le problème est qu’après, durant toutes nos études – y compris secondaires – et même durant notre vie professionnelle, nous nous tournons beaucoup trop vers l’assimilation des savoirs. Il est clair que se questionner est un exercice qui exige de sortir de sa zone de confort, de s’aventurer au-delà de ce que l’on connaît, ce qui n’est pas évident. Mais nous devons nous y obliger régulièrement. Si nous ne le faisons pas, nous ne pouvons que nourrir des certitudes et subir notre sort.

La prégnance du virtuel dans nos vies entraîne des changements sociétaux, certes, mais aussi des mutations physiologiques ?
Nous avons toujours muté physiologiquement sous l’influence des innovations. Par exemple, nous n’avons plus besoin de nos dents de sagesse pour consommer la nourriture d’aujourd’hui. Par conséquent, elles ne trouvent plus leurs places dans nos mâchoires et sont souvent extraites. De même, lorsque l’imprimerie a été inventée par Gutenberg, nous nous sommes mis à lire, ce qui a entraîné des bouleversements sociétaux profonds ainsi que des mutations physiologiques, dans un temps relativement long… La grande différence avec internet tient de la rapidité fulgurante du changement, qui aura forcément, aussi, des conséquences sur notre corps.

Quels sont les préceptes des philosophes antiques dont nous devrions nous inspirer pour réfléchir sur les impacts de nos progrès scientifiques ?
Je pense que les préceptes des stoïciens comme Marc Aurèle, Épictète ou Sénèque, focalisés sur « la maîtrise de soi », « le contrôle des passions » et « s’appuyer sur la raison », sont très utiles pour aider les individus à prendre conscience de ce qu’ils font et à agir positivement. Ils doivent permettre d’accomplir des décisions en accord avec soi-même, en développant son libre-arbitre, en relativisant les influences extérieures. Le cas échéant, ils pourraient aussi amener à renoncer à un projet.

Nous ne devons pas forcément inventer tout ce dont nous sommes capables ?
Il faut en effet se poser la question du bien-fondé de certaines inventions. Si elles menacent notre écosystème ou entraînent une fabrication dangereuse pour les individus, valent-elles la peine d’être développées ? Il est crucial de mesurer les effets secondaires de nos idées, avant qu’il ne soit trop tard.

Mais si je me refuse à développer une invention pour une question d’éthique, sans doute que mon voisin, moins regardant, le fera…
C’est tout l’enjeu. L’éthique est un problème à penser dans sa dimension internationale, notamment dans les zones du monde qui inves-tissent le plus en recherche et développement et dirigent l’innovation : l’Asie en général, la Chine en particulier.

Quels sont les pays les plus innovants aujourd’hui ?
La Chine est en passe de prendre les rênes mondiales sur le sujet de l’innovation. Plus globalement l’ensemble de l’Asie : Singapour est le cinquième pays le plus innovant, le Japon est l’un des premiers pays au monde en termes de dépôts de brevets.
En Europe, la Suisse est un pays extrêmement innovant dans les domaines high-tech. Les pays scandinaves sont très créatifs et précurseurs en matière d’innovations non technologiques, comme la pédagogie ou la démocratie locale, sociale et participative. Les États-Unis demeurent évidemment très puissants, grâce à la Silicon Valley qui reste le plus important centre mondial d’innovation. En Afrique, le Rwanda, très engagé sur les questions de santé et d’éducation, s’affirme comme un pays « zéro corruption et totale transparence », ce qui lui permet, dans le contexte de développement dynamique de l’Afrique, d’attirer les capitaux étrangers.


Vaut-il mieux être un expert dans un domaine précis pour innover, ou plutôt un profil transdisciplinaire ?
Nous devons comprendre certains éléments de manière forte, puis ouvrir notre champ de réflexion au-delà de notre discipline. C’est tout le sens du centre iMagination que j’ai créé il y a presque 10 ans. Il permet de réunir des astrophysiciens, des philosophes, des vignerons, des ingénieurs et bien d’autres profils dans le cadre de séminaires, et d’y confronter les étudiants. Le but est d’amener chacun à sortir de sa routine par la réflexion et l’échange, pour se mettre en perspective et ouvrir son champ de vision.

Certaines innovations pourraient-elles créer un point de non retour ?
Toutes les innovations créent forcément des points de non retour. Pourrait-on vivre aujourd’hui sans ordinateur, sans internet, sans livre, sans médicament, sans moyen de transport ? Cela
entraînerait d’inenvisageables régressions Toutefois, les questions qui se posent sont plutôt : comment faire avec les innovations actuelles  pour qu’elles ne soient pas nuisibles, mais aussi, quelles sont les innovations qui peuvent être développées pour un monde meilleur ?

Quelles innovations sont particulièrement positives à vos yeux ?
Toutes les innovations qui permettent de promouvoir le développement et l’accès à la connaissance sont formidables selon moi. Je pense notamment à Wikipédia et YouTube, qui apportent du savoir au plus grand nombre
et favorisent l’émergence des consciences, donc des libertés individuelles. Je trouve aussi que l’économie circulaire est une innovation de procédé extrêmement puissante et cohérente.

L’innovation fait partie de notre nature humaine ?
Depuis que les espèces vivantes sont apparues sur terre, nous n’avons cessé de progresser et de vouloir nous développer en continu. Bergson appelle cela « l’élan vital » qu’il décrit comme une volonté d’aller toujours de l’avant pour toute espèce vivante, et Nietzsche « la volonté de puissance ». Oui, bien sûr, je pense que le désir d’innover est intrinsèque à notre nature humaine.

Propos recueillis par Michèle Wouters


Philosophe, Professeur d’innovation à l’ESSEC Business School, Xavier Pavie est Directeur académique du programme Grande École à Singapour, Directeur du centre iMagination et chercheur-associé à l’Institut de recherches philosophiques (IRePH) de l’université Paris-Nanterre.
Dernier ouvrage paru : « L’innovation à l’épreuve de la philosophie » aux éditions PUF – Avril 2018.

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