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- Interview -

Raphaël Enthoven

La recherche d’excellence embellit l’existence

L'EXCELLENCE est-elle une fin en soi, une recherche qui se nourrit d’elle-même et se satisfait de la beauté du geste, un chemin qui se profile vers la performance ? Merci à Raphaël ENTHOVEN pour cette balade philosophique au fil des âges, des idées et des paradoxes de l’âme humaine.

Selon le Larousse, « l’excellence est le degré éminent de qualité et de valeur de quelqu’un ». Pour autant, notre valeur d’être humain dépend-elle de notre capacité à exceller ?
La « valeur » découle en effet de l’excellence qui elle-même, définit le rapport que l’individu entretient à son activité. Comme son nom l’indique, la valeur (qui n’est pas le prix) n’est pas quantifiable ; quiconque excelle est « inévaluable », ou « éminent », comme dit le dictionnaire. La meilleure image que l’on puisse donner de l’excellence se trouve dans la métaphore de l’archer, chère aux stoïciens. Si l’archer se donne pour but d’atteindre le centre d’une cible, il est probable qu’il n’y parvienne pas, car mille contingences (indépendantes de sa volonté) s’interposent entre lui-même et le but qu’il se donne. En un mot, le centre de la cible ne dépend pas de lui. En revanche, ce qui dépend de lui, c’est d’accomplir le geste parfait, d’atteindre la « rectitude du geste » (Sénèque) par un entraînement intense. Le centre de la cible (qu’il a désormais une chance d’atteindre, dans la mesure où ce n’est pas cela qui compte) n’est qu’une vertu collatérale de l’excellence, qui est à elle-même sa propre fin.

L’excellence définit le chemin à accomplir, plutôt que le résultat ultime ?
Comme dit Montaigne : « ce qui compte dans la chasse, ce n’est pas le gibier, mais la chasse elle-même. » En vérité, plusieurs points de vue coexistent. Pour la collectivité, l’excellence est le moyen d’un bénéfice. L’excellence est quantifiable quand on la réduit à ce qu’elle permet d’obtenir. Quand on la mesure à ses succès. De la même manière que le temps des horloges passe à la même vitesse pour tous, mais que le temps des rêves est différent pour chacun, l’excellence publique est mesurable par tous, tandis que l’intime excellence (que Foucault appelle « la liberté intransitive ») devient une fin en soi et remet le but à sa place, c’est-à-dire en seconde place. L’excellence s’accommode des récompenses, mais elle s’en fiche. Ecoutez Bergson (L’Energie spirituelle) : « Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi. » Magnifique, non ? Combien de gens, sacrifiant l’excellence au désir de plaire, tuent leur talent et sont enterrés avec toutes leurs médailles, au lieu d’avoir donné le jour à quelque chose qui ne meurt pas avec eux ?

Dans le portrait qu’il propose de la cité idéale, Platon insiste sur le fait que la justice (pour le dire rapidement) consiste à maintenir chacun à la place qu’il occupe. Si vous êtes paysan, ne devenez pas philosophe. Si vous êtes soldat, ne devenez pas paysan. Rien n’est plus délétère que « l’homme démocratique » qui change d’humeur ou de métier comme on change de toge. Tant d’immobilisme a de quoi choquer les partisans (que nous sommes) de la mobilité sociale. Et pourtant... L’enjeu n’est pas de changer de place, mais d’approfondir le lieu que l’on occupe. à l’inconstance de celui qui change de sillon, Platon oppose la patience de l’artisan qui creuse le sien. L’excellence ne dépend absolument pas de la place (élevée ou non) que vous occupez dans la société, mais du rapport que vous entretenez à l’activité qui est la vôtre.

L’excellence est-elle un passage obligé vers la performance ?
La performance est un effet de l’excellence acquise. Dans « Le Joueur d’échecs », magnifique nouvelle de Stefan Zweig, un homme est enfermé durant trois mois dans une cellule, avec pour seule lecture un manuel d’échec. Il ne sait pas jouer au début de son incarcération. à la fin, il est devenu un grand maître et bat le champion du monde, au hasard d’une traversée en mer. La performance n’était pas son but. Mais elle est le résultat. De la même manière, le navigateur Éric Tabarly était un redoutable compétiteur, car la compétition n’était pas son truc. Il s’y jetait avec l’absence d’inquiétude qu’elle mérite. Aucun adversaire ne peut lutter contre ça.

Le couple de la performance et de l’harmonie est un vieux duel, qui remonte au XIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où l’humanité, pour son malheur, a découvert qu’elle n’était pas au centre de l’univers, et que l’univers était infini. L’homme a cessé de concevoir le monde comme une entité close où le sens d’une vie est de trouver sa place et de s’y maintenir. Le monde s’est ouvert. Indéfiniment. Et dans l’espace infini, une place reste indéfiniment à conquérir. L’idée de performance est née de cette angoissante illimitation, comme une course éperdue vers l’absence d’horizon. Dès le XVIIIe siècle, les effets s’en sont fait sentir dans la pratique sportive. Les valeurs initiées par les grecs au temps des premières olympiades (l’harmonie que l’athlète entretient avec lui-même et son corps) ont progressivement muté en l’ambition d’être plus fort que les autres. L’harmonieuse sérénité a fait place à l’urgence inquiète de surpasser son voisin, entraînant son lot de dérives comme le dopage (qui ne transgresse la loi que parce qu’il obéit à la loi, plus forte encore, d’aller toujours plus vite, plus haut, plus loin, etc).

“Paradoxalement, le sommet de l’excellence est dans une forme d’ingénuité retrouvée, dans notre capacité à poser sur le monde l’oeil étonné d’un enfant qui le découvre. Or la candeur est inaccessible à celui qui n’a rien appris.“

L’artiste (chanteur, danseur, musicien…) qui à force d’heures de travail parvient à maîtriser une technique, s’inscrit dans une démarche d’excellence. Mais cette excellence est-elle garante de son talent ?
Si la maîtrise de la technique faisait le talent de l’artiste, tous les professeurs de piano seraient virtuoses ! En revanche, il faut l’avoir suffisamment apprise pour être en mesure de l’oublier. Paradoxalement, le sommet de l’excellence est dans une forme d’ingénuité retrouvée, dans notre capacité à poser sur le monde l’œil étonné d’un enfant qui le découvre. Or la candeur est inaccessible à celui qui n’a rien appris. Elle est une conquête, à l’inverse de la naïveté qui elle, est une défaite persuadée que l’ignorance est une vertu. Dans la très belle nouvelle de Balzac, intitulée « Le chef-d’œuvre inconnu », le peintre Porbus, montre fébrilement sa dernière Vénus à son maître, Frenhofer. Celui-ci la regarde et lui déclare, impitoyable : « le sang ne court pas sous cette peau d’ivoire, l’existence ne gonfle pas de sa rosée de pourpre les veines et les fibrilles qui s’entrelacent en réseaux sous la transparence ambrée des tempes et de la poitrine. Cette place palpite, mais cette autre est immobile, la vie et la mort luttent dans chaque détail : ici c’est une femme, là une statue, plus loin un cadavre. Ta création est incomplète. » Car il lui manque le supplément d’âme, l’étincelle de vie qui est la raison d’être de l’artiste et sans laquelle, la plus excellente technique ne sert à rien. L’art ne copie pas la vie, mais il l’exprime.

Picasso disait « Quand j’étais enfant je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant »…
C’est exactement cela ! Il en est de même du grand peintre chinois Chen Jiang Hong, virtuose du dessin, qui a fait les Beaux-Arts en Chine et en France. Aujourd’hui, il s’exprime exclusivement par la peinture abstraite. Il est débarrassé de la figuration parce qu’il a éprouvé la médiation figurative durant des années. L’indispensable apprentissage se transcende dans l’oubli dont il est la condition.



Propos recueillis par Michèle Wouters
Photos © A Prime Group - G.Figuérola

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