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- Interview -

Jean-Gabriel Ganascia

Notre authenticité humaine est-elle menacée par l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle connaît une montée en puissance spectaculaire. De jour en jour, elle reconfigure tous les aspects de notre quotidien. C’est un challenge vertigineux et en même temps, un défi pour notre société et notre humanité. Conversation avec Jean-Gabriel Ganascia, auteur de « Le mythe de la singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » aux éditions du Seuil.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’intelligence artificielle dès les années quatre-vingt-dix, alors que l’on en parlait très peu ?
Ayant fait des études d’ingénieur et de philosophie, je trouvais que l’idée de travailler sur l’analyse de la pensée par la machine était une excellente manière de concilier mes deux centres d’intérêt. J’ai également accompli mon service militaire dans un service qui étudiait les images des caméras nocturnes. C’était tellement fastidieux que je m’interrogeais sur les possibilités d’automatiser ces systèmes de reconnaissance, pour éviter à des êtres humains de passer des nuits entières devant des écrans. Tout cela convergeait vers l’intelligence artificielle.

Aujourd’hui elle est partout.
Va-t-elle bouleverser nos repères sociétaux ?
Nos repères ne cessent d’évoluer. La trame de notre tissu social est régie par un certain nombre de fondamentaux, qui évoluent au rythme des sociétés. L’un d’eux est l’amitié. Elle a existé de tout temps, mais celle qui avait cours à l’Antiquité se définit-elle de la même manière que celle qui se pratique à l’heure des réseaux sociaux ? Certes, elle s’exprime toujours par des affinités particulières entre des individus, qui les poussent à entrer en contact les uns avec les autres, mais le sentiment est-il le même ? Est-il aussi authentique aujourd’hui ?

Notre authenticité d’être humain est-elle en train de décliner ?
Je crois que si l’on oppose si souvent l’intelligence artificielle et l’authenticité, c’est que l’on considère comme inauthentique l’intelligence des machines, contrairement à celle des humains. Mais cela donne à réfléchir. Car l’intelligence artificielle n’est pas vraiment celle des machines. Elle est plutôt une discipline scientifique qui tente de simuler l’intelligence humaine par le biais de machines. Ces dernières ne sont pas intelligentes par elles-mêmes. Elles le sont grâce à l’intelligence que nous leur attribuons, nous, les humains.

Et elles sont en train de changer nos vies…
Elles y contribuent sur bien des aspects. Pour ne citer que les systèmes d’informations, ils nous permettent d’accéder en continu à une infinité de données. Cela est très enthousiasmant et en même temps, très inquiétant, car nous sommes livrés à nous-mêmes pour gérer cette masse d’informations, alors qu’autrefois, nos lectures nous étaient transmises par des professeurs qui nous apprenaient également à les

analyser. La question qui se pose est la suivante : la machine pourra-t-elle un jour tenir ce rôle, à savoir, nous orienter à partir de sa base d’observation très large ? Est-ce que ce serait une solution satisfaisante ? Et conserverons-nous notre liberté de décision face à ces moteurs plus informés et expérimentés que nous ? Nombreuses sont les questions qui restent ouvertes sur ces sujets.

Concernant l’accès aux connaissances, il semble que nos cerveaux pourraient même bénéficier de greffes de mémoire. Est-ce véritablement envisageable ?
Ce projet a effectivement été émis par l’homme d’affaires américain Elon Musk qui par ailleurs, pense que les ordinateurs seront bientôt plus intelligents que nous et prendront le pouvoir sur l’humanité. Selon sa logique, afin de rivaliser avec les machines, nous devrons renforcer nos capacités cognitives et booster celles de nos cerveaux, notamment la mémorisation, d‘où ce projet de greffe. Personnellement, il me semble que notre matière grise recèle bien trop de mystère pour envisager cela. Et notre mémoire, extrêmement complexe, ne peut se résumer à un simple stockage d’informations. A fortiori, elle ne se trouve pas localisée en un point ; elle se diffuse partout et se catégorise sous plusieurs formes : inconsciente, consciente, associative… Enfin, même si cela était possible, ce serait tellement terrifiant qu’il faudrait à tout prix l’éviter. Car le maître du dispositif pourrait placer n’importe quoi dans notre cerveau, et si l’envie lui prenait, tout effacer !

La reconnaissance visuelle vous intéresse depuis longtemps. Quelles en sont les applications ?
Il y en a des centaines. Certaines sont très positives. Par exemple, en matière de prévention médicale, il est possible de diagnostiquer des cancers de la peau à partir de photos de grains de beauté. D’autres sont tout aussi fascinantes mais plus contestables. La machine peut reconnaître des millions de visages avec une précision de 99%, ce qui est loin d’être le cas de l’humain. Nous pourrions donc équiper les policiers d’outils de détection d’individus, ou encore placer ces technologies sur les feux de signalisation, et verbaliser les piétons qui traversent hors des passages prévus… Cela diminuerait peut-être les accidents, pour autant, une telle pratique mérite réflexion. Le questionnement éthique doit impérativement accompagner ces sujets, si l’on souhaite profiter des progrès considérables offerts par la machine, sans transformer notre société en cauchemar.

Le titre de votre livre est « Le mythe de la singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? ». De votre point de vue, faut-il la craindre ?
Je ne crois pas à la théorie du « grand soir », selon laquelle les machines prendront le pouvoir et feront basculer à tout jamais le statut de l’humanité. Ce mythe ancestral de la créature qui se retourne contre celui qui l’a créée n’a, de mon point de vue, pas lieu de nous effrayer. En revanche, il est réaliste de craindre certains dangers, notamment sur le plan politique. Car face à des états démocratiques, ancrés sur des territoires et régis par des règles rigoureuses, le champ numérique offre à des forces qui n’ont nul besoin de rendre des comptes, un espace et un pouvoir infinis.

Vers quel modèle de société nous conduit l’intelligence artificielle ?
Vers celui que nous vivons aujourd’hui, poussé à l’extrême ; à savoir une société numérique, qui a commencé à se développer lentement dans les années soixante, pour s’accélérer de manière fulgurante à la fin des années quatre-vingt-dix, avec le développement des échanges inter humains. Dans cette société qui se met en place depuis vingt-cinq ans, l’intelligence artificielle joue déjà un rôle crucial. Elle utilise l’immense masse d’informations pour construire de nouvelles connaissances, à l’instar de ce qui se passe avec le « Big Data ». Elle crée les moteurs de recherche pour se repérer dans la masse de données, elle développe des langages pour échanger avec les machines… Elle fait déjà partie de notre quotidien.

Et nous garderons la main ?
Je suis persuadé qu’il n’y a pas de déterminisme de la machine et que nous conserverons toujours le pouvoir sur les décisions et les sociétés que nous voulons. Ce qui se produira dépendra de nous et de ce que nous en ferons. Nous sommes libres. C’est cela, le destin de l’humanité. C’est de pouvoir user de cette liberté pour le meilleur, ou pour le pire. Cette liberté nous donne une responsabilité sur le monde qui vient. Mal utilisée, la technologie peut générer des sociétés effrayantes. Exploitée à bon escient, elle ouvre un vaste et merveilleux champ des possibles.



Propos recueillis par Michèle Wouters

Professeur et chercheur au Laboratoire d’informatique de l’université Pierre et Marie Curie, ainsi que Président du comité d’éthique du CNRS, Jean-Gabriel Ganascia explore l’intelligence artificielle depuis plusieurs décennies.

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