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- Interview -

Frédéric Lenoir

«Progresser dans
sa vie intérieure
est source de joie»

Philosophe, auteur de nombreux essais, directeur de la rédaction du magazine « Le monde des religions » de 2004 à 2013, Frédéric LENOIR publie en 2015 «La puissance de la joie» aux éditions Fayard.

Enfant, l’école ne vous passionnait pas, sauf quand il était question de philosophie ?

C’est exact, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert la philosophie. À l’âge de 13 ans, il m’a fait lire « Le banquet » de Platon. Ce fut une révélation. Ce texte répondait aux questions existentielles que je me posais : qu’est ce que l’amour ? Quelles sont les valeurs essentielles ? Comment réussir sa vie ? Que fait-on sur terre ? Cette lecture fut une expérience très forte, qui a inscrit en moi l’idée qu’il est important de philosopher avec les enfants dès l’école primaire. J’ai réussi à concrétiser ce projet l’année dernière en animant des « ateliers philo » auprès de jeunes de 4 à 11 ans. Ce fut une expérience formidable, dont j’ai tiré un essai : « Philosopher et méditer avec les enfants » aux éditions Albin Michel.

La philosophie vous a amené à vous interroger sur la spiritualité, alors que votre éducation religieuse ne vous avait pas laissé de traces particulières…

En effet, j’ai commencé par lire les grecs qui parlent de valeurs, d’éthique, de recherche de vie meilleure et ordonnée, en un mot de sagesse. Cela m’a d’abord mené vers les spiritualités orientales, car les questions existentielles conduisent naturellement vers l’Inde et le bouddhisme. Ensuite, guidé par la question qui me taraude depuis l’enfance «que fait-on fait sur terre et comment vivre au mieux sa
vie ?», je me suis ouvert plus largement aux religions du monde.

Vous y avez trouvé des réponses ?

J’y ai plutôt trouvé des clés pour poser de mieux en mieux le problème et comprendre qu’il ne suffit pas de lire des livres. À un moment donné, il faut mettre sa vie en cohérence avec soi et avec les idées que l’on défend. Pour ma part, je médite, je fais des retraites depuis trente trois ans ; et comme je suis un contemplatif qui a besoin de la nature, j’ai quitté Paris pour vivre en Corse.

Philosophie, religions, hymne à la joie

© E. Garault

Cette quête spirituelle vous mène-t-elle
à la joie ?

Oui, essentiellement. Spinoza définit la joie comme le passage d’une moindre à une plus grande perfection. Il pense que chaque fois que nous nous améliorons et que nous franchissons un cap, nous rencontrons la joie, comme une sorte de récompense. Personnellement, cette idée de progresser dans ma vie intérieure, dans ma connaissance et ma compréhension du monde me met en joie. Chaque fois que je parviens à dépasser un problème sans m’énerver – grâce à la méditation qui m’aide à tenir mes émotions à distance – je suis dans la joie.

Pourquoi l’enfant est-il joyeux de manière naturelle, alors que l’adulte doit accomplir
un long travail sur lui-même pour accéder à cet état ?

L’enfant est totalement spontané et n’a pas encore beaucoup d’égo. Il accueille la vie comme elle est et un rien le transporte dans la joie. Vers ses 17 ans, lorsqu’il atteint l’âge de raison, il commence à perdre cette joie en raison d’un plus grand souci de soi lié à l’égo et au mental qui se développent. Il découvre alors la peur d’être rejeté, de manquer, de pas réussir, et perd la fluidité de sa relation à la vie. Pour retrouver l’innocence de l’enfance, l’adulte doit accomplir un long travail sur ses émotions, ses attachements, ses peurs, ses colères, ses tristesses.

Philosophie de la joie, bonheur, sérénité

© Radio France - C. Abramowitz

Il y a des joies qui durent et d’autres liées à l’instant ?

Oui, il y a celles profondément inscrites en nous, qui sont le fruit d’un mode de vie qui nous convient. Elles sont liées à la réalisation de notre nature et de nos dons. Un artiste est dans la joie parce qu’il crée, un intellectuel parce qu’il comprend des concepts. Ce type de joie engendre une gaité intérieure car nous sommes à notre place dans l’univers, dans un cadre de vie qui nous convient ; et nous avons fait les bons choix professionnels et affectifs. Il y a aussi des joies ponctuelles, liées à des rencontres, à des activités, à des évènements. Pour les accueillir il faut être attentif, présent à son corps, à soi, aux autres et au monde.

Pour les accueillir il faut être attentif, présent à son corps, à soi, aux autres et au monde.

Si nous nous promenons dans un paysage magnifique et que nous pensons à nos problèmes, nous ne captons aucune joie. Si nous levons la tête, si nous regardons la lumière et la beauté, la joie nous envahit.

Certaines personnes sont-elles plus réceptives à la joie ?

Absolument, certains d’entre nous sont même génétiquement dotés d’un tempérament joyeux qui porte à prendre la vie avec légèreté et optimisme. D’autres naissent anxieux, soucieux, pessimistes et moins enclins à accueillir la joie. Cela s’explique scientifiquement. Les gènes qui transmettent la dopamine et la sérotonine (substances chimiques apportant le bien-être) sont de tailles inégales selon les individus. Plus ils sont longs, plus l’individu est naturellement joyeux. La bonne nouvelle est que par un travail sur soi, un lâcher prise et des comportements de vie adaptés, nous pouvons améliorer notre capacité à vivre de manière joyeuse et modifier la longueur de nos gènes !

Le bonheur, comment le positionnez-vous par rapport à la joie ?

Le bonheur est un état d’être que j’assimilerais à la sérénité, à la paix ; alors qu’il y a une émotion très intense, une puissance dans la joie, capable de nous soulever, de nous transporter. D’ailleurs, nous pouvons avoir des moments de joie alors que nous ne sommes pas heureux dans notre vie. Certains malades atteints de pathologies lourdes le confient. Leur vulnérabilité les met dans un état favorable à la rencontre de l’autre, à l’accueil de son aide, aux partages de cœur. Elle permet l’ouverture de portes nouvelles, qui font comprendre des choses auxquelles d’autres ne peuvent accéder, pris par un quotidien envahissant qui les rend moins disponibles.

Notre monde est-il propice à la joie ?

Tout dépend où nous nous situons sur la planète ! Au cours de mes voyages, j’ai souvent constaté que dans les pays dits traditionnels ou pauvres, notamment en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, la joie est plus présente qu’en occident, parce que les gens prennent la vie comme elle est. Alors que pour nous elle doit correspondre à nos désirs, qui sont très élevés, ce qui génère de l’insatisfaction. Il est donc plus compliqué d’être joyeux dans le monde occidental, à moins de faire un travail sur soi pour comprendre que la vie est source de nombreuses joies, quand on sait les voir, les cueillir et les goûter.


Propos recueillis par Michèle Wouters



Bibliographie 2014-2016

Contes philosophiques
– Cœur de cristal, Editions Robert Laffont, octobre 2014.
Pocket Collector, janvier 2016.

Romans / Novels:
– Nina, avec Simonetta Greggio, Editions Stock, mai 2013.
Le Livre de Poche, juin 2014.



Essais et documents

– Philosopher et méditer avec les enfants, Albin Michel, octobre 2016.

– La Puissance de la joie, Fayard, octobre 2015.

– François, le printemps de l’Evangile, Fayard, mars 2014.
Le Livre de Poche, mars 2015.

– Du bonheur, un voyage philosophique, Fayard, octobre 2013.
Le Livre de Poche, août 2015.


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