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- Interview -

Boris Cyrulnik 

La Liberté de se réinventer

 
 

Psychiatre et psychanalyste, réputé pour ses écrits sur la résilience, BORIS CYRULNIK a récemment publié « La nuit, j’écrirai des soleils », aux éditions Odile Jacob. Ces soleils qui nous aident à réinventer les événements traumatiques de nos existences, pour nous libérer de leurs emprises et poursuivre nos vies.

À travers les mots, avons-nous le pouvoir de réinventer un vécu traumatique et de nous en libérer ?
Oui, les mots sont des créations qui méta-morphosent le réel. Lorsque nous vivons un événement heureux ou malheureux, nous éprouvons un sentiment de bonheur, de tristesse ou d’horreur. Si nous voulons le partager, nous devons verbaliser ce sentiment. Or nous ne choisissons pas les mêmes mots, selon que nous nous adressons à un policier, à un médecin ou à un ami. Nous ne mentons à personne. Notre discours est toujours vrai. Pourtant il varie, il s’adapte. Il est à la fois créateur et libérateur.

D’autres modes d’expression artistiques, comme la peinture ou la musique, ont-ils cette même faculté libératrice ?
Absolument. L’être humain a la fâcheuse particularité de souffrir deux fois. Une première fois par le coup réel qu’il reçoit, une seconde fois dans la représentation de ce coup. S’il ne parle pas et ressasse son malheur, il s’installe sur le tapis roulant de la dépression. Il est donc nécessaire de travailler le syndrome post-traumatique, pour éviter que l’horreur ne se répète et que la mémoire traumatique ne se renforce. En s’adressant à une personne de confiance : mère, conjoint(e), psychothérapeute… à travers des mots, un film, un dessin ou toute autre création, il se sécurise, il commence à se sentir mieux, à reprendre possession de la représentation de ce qui lui est arrivé et à se libérer de la soumission à son passé. Il peut même se faire plaisir, voire s’amuser dans cette démarche artistique. Qu’il s’agisse d’un roman, d’une poésie, d’une bande dessinée ou d’un tableau, il fait quelque chose de son malheur et modifie la souffrance du deuxième coup.

De nombreux artistes ressentent la création comme une nécessité, une urgence, sans forcément prendre la mesure de la résilience qui en résulte. La démarche est-elle aussi efficace quand elle n’est pas consciente ?
Tout à fait. Très naturellement, la plupart des personnes blessées cherchent un jour à raconter ce qui leur est arrivé. Et même si elles n’ont pas conscience des bienfaits associés, il s’agit d’un processus psychologique qui permet de remanier la représentation d’un événement douloureux, afin de poursuivre son chemin de vie. Mais cette démarche est rarement immédiate. Dans un premier temps, l’être blessé passe par une phase de déni. Il serre les dents et ne peut pas « dire », car la souffrance se réveillerait, et elle est encore trop vive. Mais si ce moment dure trop longtemps, il commence alors à ruminer et son état s’aggrave. Il se désocialise et s’enferme dans la prison du passé.

L’écrivain John Le Carré a tenté d’enfouir sa douleur et de l’oublier, sa vie durant, mais il ne s’en est jamais libéré. Elle n’a cessé au contraire de grandir dans l’ombre pour ressurgir avec force, beaucoup plus tard…
Oui, un traumatisme ne s’efface jamais. Il peut s’enfouir, mais il laisse une trace cérébrale, qu’aujourd’hui la neuro-imagerie peut même photographier ! Si l’on n’effectue jamais le travail nécessaire sur cette blessure, elle peut réapparaître à n’importe quel moment. Nombreuses sont les personnes âgées restées longtemps dans le déni, parce qu’il était trop difficile de parler, ou parce que les stéréotypes culturels de l’époque les en empêchaient, ou encore parce qu’elles ne supportaient pas de replonger dans la violence du souvenir. Mais le passé demeure inscrit et lorsqu’avec l’âge, la mémoire de travail (immédiate) commence à s’effacer, les souvenirs plus lointains reviennent en force. S’ils n’ont pas été métamorphosés par la parole, l’écriture, une psychothérapie ou tout autre processus de transformation, ils peuvent réveiller des souffrances enfouies cinquante ou soixante ans plus tôt. C’est en effet l’objet de l’essai autobiographique de John Le Carré : « Le tunnel aux pigeons » (éditions du Seuil), dans lequel il revient sur les traumatismes de son enfance, à l’âge de 84 ans.

Pour des raisons différentes, l’écrivain Primo Levi n’a pas réussi à se libérer de sa souffrance, alors qu’il est revenu sur les horreurs vécues à Auschwitz, dans son livre « Si c’est un homme ».
Primo Levi était un homme très intelligent, doté d’un grand talent littéraire, mais il n’a pas du tout remanié la représentation de l’horreur qu’il a vécue. A travers son récit hyper réaliste, il l’a au contraire analysée, disséquée jusqu’au moindre détail, ce qui n’a fait que renforcer sa mémoire traumatique, au point qu’elle devienne insoutenable, et qu’il finisse par se tuer. A l’inverse, après avoir voulu mourir à Ravensbrück, la résistante et ethnologue Germaine Tillion a transformé son insupportable souffrance en une œuvre truculente et pleine d’humour : « Le Verfügbar aux enfers », une opérette inspirée d’Offenbach !

Lorsqu’ils se libèrent de leurs traumatismes grâce à la création, les artistes reçoivent, en prime, la reconnaissance du public. Cela rend-il le processus plus efficace que si l’on garde ses mots, ou ses œuvres, pour soi ?  
Il y a deux aspects en effet. En tant qu’élaboration, le travail artistique est source de résilience. Rédiger un manuscrit et le mettre dans son tiroir parce qu’il est trop personnel peut suffire, mais pas toujours. Car guérir d’un traumatisme exige aussi, souvent, le travail de resocialisation que permet la diffusion de l’œuvre. Par exemple, pendant longtemps, les victimes d’incestes n’osaient parler de peur d’être méprisées ou pire, accusées de complicité ! Mais des changements ont été possibles notamment grâce à Eva Thomas, qui fut l’une des premières femmes à témoigner dans un récit très bien écrit : « Le sang des mots » (éditions Mentha). Son livre a été le point de départ de la modification de la loi. Cette femme, aidée par les juristes qui l’ont entourée, a fait évoluer la société. Elle a déclenché un processus de résilience pour elle-même, une possibilité de défense beaucoup plus grande pour les autres femmes, et elle s’est resocialisée. Elle a fait quelque chose de positif de sa blessure. Elle s’en est libérée, et elle en a retiré de la fierté.

Jean Genet a écrit presque tous ses livres en prison… Faut-il parfois manquer de liberté pour créer ?
Il commettait même volontairement des petits larcins pour se faire enfermer, et s’évader par les mots ! Il faut un cadre de pensée, pour s’en libérer. Jean Genet ne l’avait pas. Comme Jean-Paul Sartre – l’un de ses fervents admirateurs – il aurait pu dire « n’ayant pas eu de père, j’avais toutes les libertés ». Et il s’avère que celle-ci peut être très angoissante ! A fortiori quand on a été abandonné à la naissance et que l’on est sans repère. Autant l’absence totale de liberté est un choix tragique : celui de la dictature qui oblige à l’obéissance aveugle et engourdit le psychisme. Autant la liberté totale ouvre en grand les portes du doute, de la réflexion et de la prise de risque. Entre les deux, il y a le cadre, que certains recherchent pour mieux s’en échapper. Il peut prendre la forme de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature potentiel), ce mouvement littéraire qui a amené Georges Pérec à rédiger son livre « La disparition » (éditions Gallimard) en se privant de la lettre « e ». Il peut s’appeler « alexandrin ou synesthésie » lorsqu’il stimule l’inspiration du poète Arthur Rimbaud. Il peut revêtir la forme plus radicale de la prison, lorsqu’il permet de libérer les évasions littéraires de Jean Genet.

Sommes-nous tous libres de nous reconstruire un jour ?
La résilience n’est pas toujours réalisée, mais elle est toujours possible, et la créativité est son arme la plus belle et la plus efficace.


Propos recueillis par Michèle Wouters
Photos © DRFP



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